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[Nouvelle] Coco

  • Photo du rédacteur: Natacha G
    Natacha G
  • il y a 3 heures
  • 19 min de lecture

Une nouvelle de Natacha G. écrite dans le cadre des collaborations littéraires à partir de la toile " Un Ami dans la Volière " de Etteluge.


Un Ami dans la Volière, Etteluge.
Un Ami dans la Volière, Etteluge.

   Un matin en me promenant avec mon chien, sur le chemin qui mène à l’Étang, un cri d’oiseau m’a mentalement projeté dans la forêt amazonienne. Je n’y suis jamais allé, mais je reconnais ces bruits qu’on a souvent entendu dans des films. Le soir, en allant acheter un ticket de loto au tabac près de la gare, j’ai perçu ce cri une nouvelle fois. Intrigué, j’ai levé les yeux vers l’arbre d’où il provenait mais je n’ai rien vu.

     Le lendemain, dans l’après-midi, alors que je dédoublais des plants d’agapanthes dans mon jardin, je l’ai entendu de nouveau. D’abord je pensais qu’il s’agissait de perruches. On en trouvait dans certaines villes comme Barcelone, à cause du réchauffement climatique.         On m’avait dit qu’il y en avait aussi dans des parcs à Paris, qu’elles avaient été libérées par des propriétaires peu scrupuleux ou qu’elles s’étaient échappées. Je cherchais donc du regard des oiseaux colorés dans les arbres chez moi, puis je me penchais chez les voisins pour élargir mon exploration. Je ne vis rien et me remis à ma tâche. Depuis quelque temps, le prix des plantes a considérablement augmenté, alors je fais des boutures, pour moi et pour en échanger dans des foires. Après quelques instants, les cris recommencèrent avec une régularité surprenante.

     J’eus l’impression que l’oiseau me surveillait et m’appelait. J’avais envie de lui répondre et ne sachant plus très bien si les perruches pouvaient parler, je sifflai différents airs.            L’oiseau qui connaissait celui que l’on réserve à l’expression

de l’admiration, le siffla en réponse. Je vérifiai que l’échange était bien réel, en sifflant à nouveau et il siffla en retour. Je tenais mon oiseau, c’était forcément un perroquet.

     Mais où se cachait-il ? je ne décelais aucun ramage coloré dans les pins. Je repris mes sifflements, la tête vers le ciel, décidé à repérer mon interlocuteur. Mon chien, très sensible aux sifflements se colla à moi, inquiété par ce comportement inhabituel.

     Je sifflais encore et encore et il me répondit encore et encore. Je pensais qu’il appréciait notre échange et qu’il était accoutumé aux humains puisqu’il en avait appris le sifflement d’admiration. Alors je lui parlais : « viens, Coco. » J’avais choisi Coco parce que c’est un nom classique d’oiseau, statistiquement son maître aurait pu le baptiser ainsi. Je répétais la phrase à plusieurs reprises. Quand l’oiseau me répondit, je remarquais qu’il s’était rapproché de moi. J’éprouvais une immense joie de la confiance qu’il me manifestait. Je demeurais la tête en l’air, répétant ces mêmes paroles, et soudain je le vis. Sur la branche d’un pin, une tâche rouge, puis un corps gris, un gris du Gabon. Je le reconnus tout de suite parce que j’avais déjà croisé un de ces êtres et que j’en avais été bouleversé.

     C’était dans une animalerie où j’étais entré pour acheter des croquettes. En arrivant devant les caisses, il était dans une cage et j’avais croisé son regard. La densité de son expression m’avait scotché. J’avais déjà ressenti cela avec un cochon dans une porcherie. Un regard habité. Comment mieux l’exprimer ? un regard humain ? non, il y a des humains dont les regards sont vides. Il faudrait dire un regard humain sensible, recherchant l’échange. Je m’étais approché des barreaux de la cage et j’avais salué l’oiseau. Il avait répondu par un sifflement et toujours en me fixant du regard, il avait approché son bec pour le frotter contre ma main que je lui présentais. Comment avais-je pu résister à un appel si touchant ? comment avais-je pu refuser cette amitié qui offrait de si riches promesses ? je crois que le prix de cet oiseau n’était pas accessible à ma bourse.

Et puis un pareil oiseau vit soixante ans, qui l’aurait adopté à ma mort ? on peut toujours chercher de bonnes raisons aux choix que l’on fait, mais ils n’empêchent pas d’éprouver des regrets.

     Alors cette fois, devant une nouvelle occasion de me faire un ami, je ne résistai pas. Je pris mon téléphone et regardais ce que ces perroquets aimaient manger. Des fruits. Je me précipitais dans la cuisine, il restait quelques poires dans un compotier. J’en pelais deux et les découpais en morceaux, les déposais dans une assiette à dessert et regagnais le jardin.

     Je déposais le plat sur un muret. Mon chien se précipita et dévora son contenu. Je retournais dans la cuisine, choisissais une boite en plastique y déposais une poire pelée et partis avec un tabouret poser le récipient sur la branche d’un arbre, inaccessible pour mon chien. Je pensai à tous ceux qui pourrait trouver cette nourriture attrayante à commencer par les écureuils, mais l’oiseau serait le premier sur place et s’il avait faim ne manquerait pas de se servir.

     Je m’écartais et cherchais un point de vue d’où je pus faire le guet. L’oiseau ne tarda pas à se rendre sur la branche et comme il ne devait pas avoir mangé de poires depuis longtemps, dévora les morceaux de fruits. Dès qu’il eut vidé le plat, il entama une marseillaise. Ce chant si important pour nous, depuis les attentats, entonné par un oiseau, me bouleversa. L’oiseau me remerciait.

     Je me mis à penser aux humains qui avaient appris à chanter la marseillaise à cet oiseau. Je les imaginais sans trop d’éducation, plutôt sportifs. Je notais que je faisais preuve de trop de préjugés. Je m’obligeais à imaginer d’autres propriétaires. Des militaires auraient pu penser à apprendre la marseillaise à un oiseau. Des militaires avec un perroquet. Ça ne collait pas. Les sportifs imbibés de bières et bedonnant me paraissaient plus aptes à faire cela. Je me jugeais encore dans les clichés et pensais qu’il pouvait aussi s’agir d’enfants. Les enfants de la famille, de n’importe quelle famille auraient pu apprendre la marseillaise à un oiseau parce que c’est un chant important et que tout le monde doit connaître y compris les perroquets. Cette version me convenait et je me mis à siffler la marseillaise. L’oiseau répondit en sifflant l’air à son tour. Et ainsi pendant de longues minutes, nous échangeâmes par chant interposé.

     Je communiquais avec un oiseau mais plus encore avec la Nature elle- même. La part de nature qui était enfouie en moi à cet instant, m’apparaissait dans une fusion totale avec l’oiseau.

     Mon chien n’entra pas dans la même extase. Les sifflements avaient produit sur lui l’effet d’un excitant et il s’était précipité sous l’arbre où il aboyait en levant la tête. Je tentais de le faire taire, en hurlant, et l’oiseau s’enfuit. Je demeurais sous le charme de cet échange. Heureusement, il revint et plusieurs jours durant, je parvins à séduire le bel oiseau avec mes salades de fruits.

     Les jours qui passaient nous rapprochaient de l’hiver et je lus dans un blog de spécialistes que ces oiseaux ne survivaient pas aux attaques du froid. Dès lors je m’inquiétais pour la santé du bel animal et imaginais comment le conduire à devenir raisonnable en retournant dans la cage dont il s’était probablement enfui.

     Je soupçonnais qu’il refuserait de regagner une prison. Personne ne s’enfermait spontanément. Même les poules restaient dans leur poulailler uniquement parce qu’on leur coupait les plumes des ailes.

     J’inspectais ma maison à la recherche d’une place digne de ce beau gris du Gabon. Très vite deux choses me sautèrent aux yeux, mon chien d’abord, un redoutable chasseur de plumes, aurait toutes les peines du monde à partager son domaine. Ensuite, mon intérieur immaculé. Les oiseaux n’étant pas capables de retenir leurs excréments, je ne supporterais pas très longtemps ses salissures. Un perchoir sur la terrasse me parût plus acceptable. Je fus alors interrompu par les aboiements furieux de mon chien qui avait aperçu le chat du voisin sur son territoire et était parti comme une balle pour en découdre. Je comprenais son agacement, l’ayant moi-même encouragé, mais je craignais que mon chien ne découvrît sa faiblesse et redoutais qu’il ne fût griffé par un rival si expérimenté. Ce chat, que ses maîtres pensaient un bon matou pépère, était un killer. Son territoire de chasse : mon jardin. Ses victimes, mes protégés : un bébé serpent

trouvé mort sous un banc ; deux écureuils que j’enterrais sous un pin ; un hérisson, deux mulots, et sans compter toutes les plumes d’oiseaux dont je n’ai pas retrouvé le corps. Et pour achever de détruire la biodiversité, il se plantait volontiers près des tas de bois ou de pierre déposés là pour accueillir les gekos et autres lézards dont je chérissais l’appétit pour les moustiques.

     Cette fois encore mon chien s’en sortit indemne mais je réalisais que ce prédateur, ce chasseur sanguinaire risquait de s’en prendre aussi au gris du Gabon, si je l’installais comme je l’avais imaginé sur la terrasse, une patte fixée au perchoir par une cordelette. J’imaginais l’horreur de retrouver un matin le corps sans vie de cet être radieux. Même à travers une cage, il serait capable de le tuer. Il attendrait le temps qu’il fallait, mais il l’aurait. Cette idée m’attrista terriblement. Tuer Coco en voulant le sauver ... je ne pus m’y résoudre.

     Les jours devenaient plus courts, les feuilles de vignes jonchaient le sol, la pluie laissait des traces d’humidité au bas des murs, le froid finirait par arriver, malgré le réchauffement climatique, et compromettrait la survie de mon ami. Coco était à présent un ami. Il se présentait spontanément tous les après-midis. Je me rendais le matin chez mon primeur pour lui acheter des fruits exotiques. Je pensais qu’ils rappèleraient à Coco ses origines même si j’ignorais totalement où il était né. Parfois je lui offrais des morceaux de dattes, mais je crois que les mangues avaient sa préférence.

     Mon chien s’était, contrairement à moi, lassé de ces visites et ne daignait plus sortir de son panier douillé pour braver le froid à mes côtés. Je continuais à m’enthousiasmer pour ces échanges avec Coco d’autant plus fortement qu’il me manifestait un retour d’intérêt. Par ses visites bien sûr, mais également par les apprentissages qu’il acceptait de recevoir.

     Je décidais de lui apprendre la 9eme de Beethoven. Je jugeais l’hymne européen plus élégant dans le bec d’un perroquet que la Marseillaise. Quel bonheur de transmettre ! J’en regrettais de n’avoir pas fait une carrière dans l’éducation nationale. Mon chien avait bien appris quelques trucs de chiens : donne la patte, rapporte la balle, couches toi. Mais en dehors de ses regards parfois très tendres ou d’autres fois désapprobateurs, on ne communiquait pas vraiment, du moins pas autant qu’avec cet oiseau, dont je n’étais plus sûr que le nom fût Coco, maintenant qu’il sifflait du Beethoven.


     La pluie se mit à frapper les portes-fenêtres avec violences, le vent qui l’accompagnait de ses rafales rendait toute sortie impossible. Les branches des arbres menaçaient de se rompre, les pots de fleurs de tomber des balcons, aucun parapluie ne gardait son aplomb et la prudence conduisait à l’enfermement. Je ne vis plus mon ami Coco, je ne m’étais pas encore déterminé pour le nouveau nom, pendant quelques jours. Il me fut impossible de lui abandonner quelque nourriture au sol, même, l’eau emportait tout sur son passage en torrent. Cette absence me pesait. J’aimais ce rendez-vous journalier et je m’inquiétais de savoir si la pauvre bête avait pu trouver un abri.

     Un soir, dans le noir, je crus entendre quelque bruit sur la terrasse et aussitôt mon chien s’était placé devant la porte-fenêtre pour renifler à grand nez. Je quittais mon fauteuil devant la cheminée et soulevais les rideaux. Il était là, mouillé, la tête inclinée, son bec frappait contre la vitre. Mon chien grogna de l’autre côté de la vitre. Je le saisis par le collier et l’enfermais dans les toilettes.

     Puis très délicatement, je fis glisser la fenêtre et approcha ma main de l’oiseau qui s’écroula tête la première dans les mains. Je sentais sa chaleur sous ses plumes mouillées, sa tête était détendue comme s’il s’était évanoui ou venait de mourir. Je rentrais rapidement dans la maison et me précipitais dans la salle de bain, arrachais une serviette du sèche-serviette chaud et en frictionnais délicatement mon ami l’oiseau. Ses yeux étaient clos, il paraissait sans vie. Je sentais malgré tout son petit cœur battre. Je devais le réchauffer.

     Mon chien qui ne tolérait pas d’être enfermé dans les toilettes quand il se passait enfin quelque chose dans la maison, aboyait. J’hésitais entre le sanctionner et lui expliquer la présence du perroquet pour qu’il l’accepta plus rapidement. Je

présentais l’oiseau à mon chien. Il le sentit longuement, puis quand il tenta de le soulever avec son museau je m’interposais fermement : « Gentil le chien, gentil. Câlin, pas morsure». Le message passa. Après quelques minutes, mon chien se coucha à mes pieds. J’admirais sa gentillesse et sa compréhension face à cette présence étrangère. Je pouvais me consacrer à ma tâche de réanimateur. A vrai dire, cette mission était bien trop grande pour moi et la solution que j’adoptais fut simple. Je gardais l’oiseau, entouré d’une écharpe en laine d’Écosse, au chaud sur mes genoux. Au moment de me coucher, je l’installais contre moi, sous ma couette, puis le déplaçais près de l’oreiller en prenant bien soin de prévenir mon chien qu’il ne devait en aucun cas s’en prendre à l’animal s’il venait à quitter le lit pendant la nuit. Je pensais que mon chien aurait pu se montrer jaloux si je l’avais exclu de notre chambre pour le remplacer par un volatile qu’il aurait si facilement pu mettre à mort.

     Je passais une nuit épouvantable, empêché de dormir par la crainte d’écraser le pauvre malade. Au petit matin, je sombrais dans le sommeil et lorsque j’ouvrais les yeux il était 9 heures. Je mis un long moment avant de reprendre mes esprits et de me souvenir de Coco. Je le cherchais dans mon lit et ne le sentis plus. Je me levais précipitamment soumis à une immense inquiétude et me dirigeais vers le panier de mon chien. L’oiseau y reposait. Je me préparais à gronder mon chien pour n’avoir su résister à dévorer la pauvre bête quand Coco se redressa. L’oiseau s’était réfugié dans la couche de mon chien. Je me félicitais d’avoir si bien éduqué mon chien. Le perroquet sautillait à présent dans la chambre. Je me rendis dans la cuisine, suivie de mes deux compagnons. Il me restait des fruits que je découpais en tout petits morceaux, et préparais la gamelle de mon chien, qui en tant que propriétaire des lieux, mangea avant l’oiseau. Je restais à les admirer dévorer leur pitance et suivis avec un étonnement incommensurable le déplacement simultané qui les conduisit à boire ensemble dans la grande gamelle toujours emplie d’eau fraîche. Puis l’oiseau se plongea dans la bassine et se toiletta minutieusement. Cela ne se fit pas sans causer de salissure. L’oiseau éclaboussait

le sol qu’il avait déjà souillé de ses excréments. Malgré ma passion pour la propreté, je le laissais finir ses ablutions sans l’interrompre. Je me penchais vers mon chien qui lui aussi s’était engagé dans une toilette de la plus grande minutie. Je profitais de l’harmonie qui régnait entre eux pour me préparer un bon café et quelques tartines de pain grillé.

     Dans la suite de la matinée, je ne sus comment agir avec le perroquet. Il ne révèlait plus aucun signe de faiblesse, sautillait allègrement à travers la cuisine et le salon et ne tenta aucunement de fuir quand j’ouvris la porte-fenêtre à mon chien pour qu’il puisse faire ses besoins. Il demeura, alors même que la porte était ouverte sur le tapis à quelques sauts de l’extérieur.

     Mon chien revint après quelques minutes et regagna son panier dans ma chambre, suivi à mon grand étonnement de Coco qui se coucha près de lui. Mon chien aime beaucoup les activités de plein air mais quand il pleut et que le vent est froid, il peut demeurer lové dans son panier de longues heures durant, et il paraissait prêt à accueillir un oiseau près de lui. Je fus si ému par ce spectacle d’entente animale, dans une époque où les humains me décourageaient par leur vindicte, que je gérais les salissures laissées par Coco en recouvrant les meubles et installant aux endroits clés, les éléments nécessaires au nettoyage.


     Quelques jours de cette petite vie suffi à requinquer l’oiseau. Et dès que la pluie cessa, je notai que Coco accompagnait mon chien dans le jardin où tous deux se promenaient, et où je les suivais admiratif. J’eus l’excellente idée d’éduquer mes deux compagnons l’un à l’autre. J’appris à Coco des ordres simples pour commander mon chien : la patte, assis, couché, fais le beau, tourne. L’oiseau ordonnait, le chien obéissait et je distribuais les friandises. Quel plaisir dans cette communication instaurée entre des êtres si différents. J’éprouvais au moment de notre coucher une certaine jalousie à les voir s’installer tous les deux dans le panier alors que j’étais seul dans mon lit.

     Notre merveilleuse harmonie fut préservée jusqu’à ce matin où je me rendis chez le coiffeur. Mon coiffeur était un vieil homme discret, à la tignasse blonde, délavée et quelque peu décourageante pour les nouveaux clients en quête de modernité. Je l’avais toujours connu et n’avais pas dû remarquer la décrêpitude qui touchait les lieux. Il répondait en tout point à mes critères : efficacité, rapidité de service, coupe sèche et prix raisonnable.

     Donc ce jour-là, sur le miroir qui me faisait face, une photocopie en noir et blanc, reproduisant très indistinctement une photographie soulignée d’un texte troubla mon attention : « Recherche Pepsi, Gris du Gabon échappé de sa cage. 200 euros de récompense », suivait un numéro pour téléphoner. La qualité médiocre de la photocopie m’empêcha de reconnaître Coco, toutefois, la probabilité qu’il fût le fugitif était forte. Je ne fis aucun commentaire et écoutais mon coiffeur m’expliquer qu’il partirait bientôt à la retraite. Que je perdîs mon coiffeur, à tout autre moment m’aurait causé de l’inquiétude. Mais obnubilé par l’information concernant Coco dit « Pepsi », je ne montrais aucune réaction. Cela surprit mon vieux coiffeur qui réitéra ses réflexions sur la retraite jusqu’au moment où je réagis enfin : « Si jeune ? vous partez déjà à la retraite ?

— On voit bien que ce n’est pas vous qui vous tenez debout comme cela depuis l’âge de quatorze ans. »

     Le reste de la conversation m’échappa, « devais-je rendre Coco à son propriétaire ? » était le sujet qui me préoccupait. Sur le chemin du retour, je parvins à me convaincre que rien ne prouvait que mon perroquet, celui qui nous avait adopté mon chien et moi, était le perroquet égaré. Pourtant la vérification était simple à faire, s’il réagissait à son ancien prénom, c’était le perroquet de l’affiche. En toute mauvaise foi, je regrettais de n’avoir pas demandé des informations sur l’ancien propriétaire. Cela m’aurait permis de comprendre pourquoi le perroquet s’en était délivré. Mauvais traitement ? ennui ?

     Quand je rentrais dans la maison, je fus rejoins par mes deux compagnons. Nouveauté, Coco s’était posé sur le dos de mon chien qui ne faisait aucune

difficulté à le déplacer. Je fus émerveillé. Quelle entente ! quelle amitié ! ces deux êtres étaient devenus inséparables. Je devais néanmoins faire le test. Coco était-il Pepsi ? Rien ne pressait. Je fis le tour du jardin avec mes bêtes et notais que Coco alternait les phases équestres et les phases de vol. Tous deux prenaient plaisir à ce cirque. Cela se voyait, se sentait. Je réfléchissais au parti que je pourrais tirer en créant un numéro, peut-être dansé. Mon chien pourrait commencer par faire le beau et tenant Coco sur sa tête. Oh, ce serait si drôle, et je m’engageais dans une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour parvenir à ce résultat.

     Cela faisait à présent deux semaines que Coco nous avait rejoint. Je reçus un sms d’un de mes amis qui me demandait de confirmer une invitation que j’avais lancé quelques semaines plus tôt. Je songeais aussitôt qu’il me faudrait cacher Coco. Ils auraient certainement connaissance des affichettes et imagineraient que je séquestrai Pepsi. Je me disais que tant que je n’avais pas fait le test du prénom rien n’était sûr. Et au fond de moi je me disais que plus j’attendais et plus il oublierait cet ancien nom et plus grande serait la chance qu’il demeurât chez nous.


     Je ne pouvais attirer l’attention en renonçant à ce diner. J’étais une personne très accueillante et mes amis se seraient inquiétés pour ma santé. Je décidais de cacher mes animaux au sous-sol dans le local de la chaudière où ils n’auraient pas froid. Quant aux bruits des conversations de Coco avec mon chien, conversations qui s’étaient enrichies au point de devenir incessantes, elles seraient masquées par une playlist année 80, que je mettrais en bruit de fond.

     Mes amis furent à l’heure et nous nous attablâmes fort gaiement devant une rouille de sèche qu’avait confectionné la mère d’un de nos amis. Je n’avais pas menti en prétendant cuisiner, tous se réjouissaient tellement à l’idée de cette rouille, connue dans toute la ville pour la meilleure qui soit. Ce fut un vrai délice et comme j’avais pris le pain à la bonne boulangerie sur les quais, les assiettes puis le plat de service ressortirent propres, sans aucune trace de sauce. J’avais imaginé qu’il en resterait un peu pour mon déjeuner du lendemain, mais non.

     Il fut fait un sort au délicieux roquefort que j’avais rapporté des Causses et pour le dessert, une tropézienne, à la brioche aérienne et à la crème d’une légèreté exceptionnelle acheva la réussite de mon diner. Nous parlâmes peu, très concentrés sur ce que nous mangions avec délectation, et uniquement pour commenter le plaisir qui nous était offert. Nous nous installâmes dans le salon et j’allais préparer les cafés et les petits verres à liqueur. Plusieurs de nos amis prenaient plaisir à fabriquer des liqueurs, lemoncello ou autre myrte, que régulièrement nous dégustions ensemble.

     Quand je retournais dans le salon avec mon plateau la conversation s’était animée à propos de l’affichette que tous avaient lu en ville. Je me contentais d’un « Ah, oui, j’ai vu ça chez le coiffeur » et attirai leur attention sur mes liqueurs mais les autres convives avaient beaucoup à dire. Les réflexions allaient du « les murs sont pas faits pour se couvrir d’affichette comme ça. C’est qui qui nettoie ? après on dira que la ville est sale » ; « les gens, ils devraient pas prendre des animaux s’ils ne savent pas s’en occuper. Quand t’as un perroquet, tu sais que tu dois laisser les fenêtres fermées, non ? » ; « pauvre bête, elle va crever dehors avec le froid » ; « moi je vous le dis, ça ne devrait pas être autorisé de détenir des oiseaux sauvages dans des cages. Je la comprends cette pauvre bête de s’enfuir pour ne pas vivre dans une cage. Vous vous voyez vivre dans une cage, vous ? »

     À ce moment, je reçus un sms d’une livraison, à venir et la playlist se tut, laissant à entendre un vacarme inouï qui montait de la buanderie. Tous portèrent leur regard sur moi. Je baissais les yeux. Un de mes invités se leva et descendit dans la buanderie dont il revint avec Coco. « Tu fais un beau cachotier. Tu le sors d’où celui-là ? » Je demeurais un instant sans réaction, puis bafouillais quelques mots et finis par assumer ma position : « il est venu s’installer chez moi. Je ne lui ai rien demandé, c’est lui qui a fait son choix.

— Tu as vu combien ça coûte cet oiseau et tu ne t’es pas dit que tu volais quelqu’un ?

— Comment veux-tu que je sache à qui il appartient ?

— Tu te fous de nous. Il y a des affichettes partout et on voit bien que c’est la même, bestiole, regarde la queue rouge.

— Moi je sais comment tu aurais pu savoir. Comment il s’appelait déjà sur l’affichette ?

— Pepsi, répondis-je piteusement.

— C’est cela. » Et il se plaça devant le perroquet et l’appela « Pepsi ». L’animal tourna la tête, manifestant ainsi qu’il connaissait son nom.

— Tu l’as ici depuis longtemps ?— Non, quelques jours seulement.— Tu dois le rendre. Ça vaut de la caillasse ce truc.— C’est pas vos oignons. Il fait comme il veut.— Tu le rends et tu prends la récompense. 200 euros, c’est beaucoup. Ça te

consolera. Moi ça me consolerait en tout cas. »

     À partir de ce moment, ma soirée était gâchée. Je ne prononçais plus une parole et me refugiais dans la cuisine pour emplir le lave-vaisselle. Je les entendais chuchoter dans le salon. Chacun donnait son opinion, mais tous s’en prirent à celui qui avait dit qu’il fallait le rendre. Cela ne se faisait pas de se mêler de la vie des autres. Chacun avait le droit de faire comme il le voulait.

     Quand je revins dans le salon, un silence s’instaura parmi mes amis et très vite chacun d’eux employa une bonne excuse pour quitter les lieux. Coco-Pepsi s’était perché sur la télé, je le ramenai dans le panier avec le chien et vérifiais s’il n’avait pas déféqué dans le salon.

     Je me couchais ce soir-là fort peu satisfait. Je me reprochais tous les choix de ma vie, de l’invitation de ces amis, aux raisons qui avaient présidé à faire de ces êtres mes amis. Ensuite je me reprochais d’avoir adopté un chien qui s’entretenait si bruyamment avec Coco.

     Quand je me levais le lendemain matin, j’avais pris ma décision. Je prenais quelques jours de vacances pour me mettre au vert le temps que ces affichettes disparussent de la circulation.

     J’obtenais de mon employeur facilement, en cette saison, deux semaines de congés. Je me rendais sur l’Aubrac, dans la vieille ferme familiale que j’avais reçue en héritage au décès de ma mère. J’avais passé la plupart de mon temps libre à cet endroit pour rendre confortable cette maison et ses remises. J’avais aménagé la grande grange en espace festif, en vue de le louer un jour si j’étais dans le besoin. Cette salle disposait d’un chauffage au sol performant et j’avais soigné l’isolation de la toiture, même si je n’avais pas profité de « ma prime rénov’ » parce que ce n’était pas mon habitation principale. Je pouvais par conséquent envisager d’y prendre Coco sans m’inquiéter de son confort. Il pourrait voleter dans ce qui serait pour lui une immense volière.

     Quels moments délicieux nous avons passés là. Coco et mon chien apprenaient des tas de tours et je pensais que nous aurions rencontrés un franc succès si j’avais mis des vidéos sur Youtube. Mais ça n’aurait pas été raisonnable. Mon chien était joyeux, frétillant. Quant à Coco il se posait sur mon épaule et me caressait le cou avec sa tête pour me montrer son affection. Je m’absentais de la grande pièce uniquement pour cuisiner ou pour aller acheter à manger. J’y avais même installé un matelas où nous dormions tous les trois.

     Puis les vacances se terminèrent et nous dûmes rentrer. Je fus frappé tout de suite par l’étroitesse de ma maison, les animaux y étaient contraints et je songeais sérieusement à déménager. Ah, si j’avais été à la retraite, c’est ce que j’aurais fait immédiatement. Quand j’arrivais au travail, tout le monde me regardait un peu bizarrement. Je n’eus pas le temps de les interroger que mon employeur me convoqua dans son bureau : « je ne sais pas ce que vous avez fait, et je ne tiens pas à le savoir mais sachez que les gendarmes sont passés, ils vous cherchaient et m’ont demandé de les appeler à votre retour. C’est ce que j’ai fait. »

     Je ne sais pas s’ils sont aussi rapides pour arriver quand il s’agit de vrais criminels mais ils étaient là dans le quart d’heure qui suivit. Ils me conduisirent chez moi, m’interrogèrent sur la présence de Coco, me demandèrent de le mettre

en cage, prirent la cage sous le regard incrédule de mon chien, et me demandèrent de les accompagner au poste.

     J’eus toutes les peines du monde à leur faire comprendre que je n’avais pas volé Coco, qu’il était venu de sa propre volonté s’installer chez nous. Mais rien n’y fit. Ils menèrent leur petite enquête dans mon entourage et je ne pus nier connaître la vérité sur Pepsi. Les preuves étaient accablantes. J’aurais dû rendre le perroquet à ses propriétaires. Je n’eus pas l’occasion de dire au revoir à Coco. Je ne vis pas comment il réagit en revoyant ses anciens propriétaires, mais je m’en doutais.

     Dans cette histoire, personne ne voulait écouter les sentiments des uns et des autres, on traitait un être vivant comme une chose et après on vient vous parler de la défense de la cause animale. Cette histoire ne s’est pas arrêtée là. Mon employeur m’a considéré dès lors comme un voleur et a réduit en prétextant une perte de confiance, mes tâches à si peu de choses que j’ai fini par démissionner. J’ai appris suite à la confidence d’un de mes proches que j’avais été dénoncé par l’un de ceux qui cherchait à obtenir la prime de deux cents euros. Alors, qu’auriez-vous fait d’autre à ma place, j’ai vendu ma maison et suis allé m’installer avec mon chien dans ma ferme en Lozère. Je touche mon chômage et pour améliorer l’ordinaire, je vends sur les marchés des dessins d’oiseaux que je dessine pour occuper mon temps. Et l’autre jour, un employé de Gamm vert qui m’a acheté un dessin m’a dit qu’ils cherchaient quelqu’un pour le rayon animalerie. Je crois que je vais postuler.





Natacha G.
 
 
 

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